Metta

Entretien sur le Dharma - Ajahn Sumedho

Dans le Theravada, nous pratiquons couramment la méditation metta. Ce mot est généralement traduit par « bonté bienveillante », mais cela peut paraître un peu sentimental. Au début, je croyais que, si je pratiquais correctement metta, je devais absolument aimer tout le monde, toutes les créatures. Il est vrai que c’est une pensée très inspirante : l’idée de pouvoir aimer tous les êtres est un idéal qui m’attire énormément. Pourtant, la réalité de la vie est que je ne ressens pas tout le temps de l’amour pour toutes les créatures ! Donc il y a un conflit entre l’idéal auquel j’adhère et la réalité. Par exemple, en Thaïlande où je vivais, il y a énormément de moustiques et, quand on devient moine, on s’engage à ne jamais tuer quoi que ce soit intentionnellement. Donc je me retrouvais à donner metta à tous les êtres vivants — y compris aux moustiques ! — alors que tout ce dont j’avais envie c’était de tuer ces insectes, pas de les aimer ! À ce moment-là, mon esprit critique disait : « Tu es mauvais. Tu devrais avoir de l’amour bienveillant pour les moustiques et tout ce que tu souhaites, c’est t’en débarrasser. Tu es un mauvais moine. »

Donc l’esprit critique a tendance à comparer la réalité avec l’idéal. Or la réalité de l’expérience émotionnelle n’est jamais idéale donc l’esprit critique juge l’expérience émotionnelle d’aversion pour les moustiques comme quelque chose qui fait de moi un mauvais moine. J’ai alors clairement vu la différence entre cet esprit critique et l’esprit de discernement, l’attention. L’attention a conscience de l’émotion de colère, par exemple, mais ne la compare pas à un idéal. Les choses sont observées et vues pour ce qu’elles sont. Donc, grâce au discernement, j’ai pu observer cette aversion, cette colère et cette peur des moustiques. L’esprit de discernement ne disait pas : « Tu es un mauvais moine », il se contentait d’observer. Il y a cette colère et c’est tout. Et dans cette conscience il y a une acceptation de la colère qui finit par permettre de la lâcher.

C’est ainsi que j’ai commencé à voir comment on pouvait offrir metta. La méditation metta est la manifestation d’une réelle bonne volonté. On peut la pratiquer de manière formelle mais, fondamentalement, c’est sati-sampajañña, cette attention, une conscience intuitive où la conscience est juste dans l’instant présent : « C’est ainsi ». Elle accepte et inclut tout. Metta est l’une de ces choses qui inclut tout, qui est beaucoup plus intuitive que conceptuelle. Lorsqu’on conçoit metta en tant qu’« amour », il est impossible de le pratiquer dès que l’on évoque des choses que l’on ne supporte pas, des personnes que l’on déteste, etc. Sur le plan conceptuel, il est très dur d’adhérer à metta : aimez vos ennemis, aimez les gens que vous détestez, que vous ne pouvez pas supporter – c’est un dilemme impossible. Par contre, en termes de sati-sampajañña, c’est l’acceptation parce que cela inclut tout ce que l’on aime et ce que l’on n’aime pas. Metta n’est pas analytique. Ce n’est pas s’appesantir sur les raisons pour lesquelles on déteste quelqu’un mais tout inclure – le ressenti, la personne et soi-même – dans le même instant. C’est englober. C’est un lieu d’union qui inclut sans jugement. On n’essaie pas de comprendre quoi que ce soit mais simplement de s’ouvrir et d’accepter avec patience.

Et cela, c’est la compassion, c’est accepter les créatures ou les circonstances telles qu’elles sont, en sachant que toutes les conditions qui apparaissent finissent par disparaître. Notre but est la libération de la souffrance, la fin de l’illusion, de la vision erronée que nous avons des choses. Et, bien entendu, cela signifie que la voie de la Libération passe par cette simple et imminente capacité à être attentif. C’est pourquoi nous passons la vie entière à la cultiver, à la développer. Ce qui est très important, c’est d’apprendre à mettre sa confiance dans cette attention. Année après année, j’ai toujours fait l’effort de me rappeler que tout se passe toujours ici et maintenant. Il faut que je me le rappelle parce que l’esprit conditionné est toujours influencé par le monde qui, lui, ne se préoccupe que du passé et du futur, de sorte que l’on passe sa vie à faire des choses maintenant pour en obtenir un résultat dans le futur — mais cela ne ressemble guère à « des vacances pour le cœur » ! Cette attention, Ajahn Chah l’appelait « notre véritable demeure ». Votre demeure c’est un endroit où vous vous sentez complètement à l’aise, où vous savez que vous êtes chez vous. Et plus vous arrivez à connaître cette attention et à lui faire confiance, plus vous vous sentez à l’aise. Vous savez que c’est ce que vous êtes vraiment. Vous êtes à votre place.

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