La Première Noble Vérité : Il y a souffrance, dukkha

D'après Ajahn Sumedho


Voici ô bhikkhu, la Noble Vérité de dukkha: La naissance est dukkha, la vieillesse est dukkha, la maladie est dukkha, la mort est dukkha, être uni à ce que l'on n'aime pas ou ce qui déplaît est dukkha, être séparé de ce que l'on aime ou de ce qui plait est dukkha, ne pas obtenir ce que l'on désire est aussi dukkha. En bref, les cinq agrégats d'attachement sont dukkha.

Il y a la Noble Vérité de la Souffrance : telle fut la vision, révélation, sagesse, connaissance et lumière qui s’éleva en moi au sujet de choses jusqu’alors non exprimées.

Cette Noble Vérité doit être pénétrée par une compréhension complète de la souffrance : telle fut la vision, révélation, sagesse, connaissance et lumière qui apparut en moi au sujet de choses jusqu’alors inexprimées.

Cette Noble Vérité a été pénétrée par une compréhension complète de la souffrance : telle fut la vision, révélation, sagesse, connaissance et lumière qui apparut en moi au sujet de choses jusqu’alors inexprimées.


C’est un enseignement très habile, car il est exprimé au moyen d’une formule simple, facile à mémoriser ; il est également applicable à tout ce qu’il est possible d’expérimenter, de faire ou de penser, en matière de passé, de présent ou de futur. La Première Noble Vérité n’est pas une doctrine métaphysique pessimiste qui affirme que tout est souffrance. Notez bien la différence qui existe entre une doctrine métaphysique constituant une prise de position en ce qui concerne l’Absolu et une Noble Vérité présentée comme moyen de réflexion. C’est sur ce point que beaucoup d’occidentaux sont désorientés, car ils interprètent cette Noble Vérité comme une espèce de dogme métaphysique bouddhiste qui serait un absolu – mais ceci est une erreur d’interprétation.

Le mot Pali dukkha signifie « incapable de satisfaire » ou « incapable de soutenir quoi que ce soit », « toujours changeant », « incapable de véritablement nous donner satisfaction ou de nous rendre heureux ». Le monde sensuel est ainsi : une vibration naturelle. Ce serait désastreux si nous trouvions satisfaction dans le monde des sens, car nous ne chercherions pas au-delà ; nous en serions complètement prisonniers. Lorsque nous nous éveillons à cette expérience de dukkha, nous ne sommes plus constamment prisonniers de la conscience sensorielle.

SOUFFRANCE ET IMAGE DE SOI

La Première Noble Vérité est exprimée très clairement par « Il y a la souffrance » plutôt que par « Je souffre ». Du point de vue psychologique, cette réflexion est beaucoup plus habile. Nous avons tendance à interpréter notre souffrance en termes de « Je souffre vraiment, je souffre beaucoup et je ne veux pas souffrir ». C’est ainsi que notre intellect est conditionné. « Je souffre » a toujours le sens de « Je suis quelqu’un qui souffre énormément. Cette souffrance est la mienne, j’ai tant souffert dans la vie ! ». De ce fait, tout un processus d’association se met en route, entre l'image que vous avez de vous-même et les souvenirs et suppositions qui confirment cette perception. Vous vous souvenez de ce qui s’est produit alors que vous n’étiez qu’un enfant… et ainsi de suite… Cette façon de penser dégénère en problèmes de personnalité.

Pour permettre à la souffrance de disparaître, il faut d’abord en admettre consciemment la présence. Cette acceptation n’est pas faite depuis une position telle que « Je souffre », mais plutôt à partir de celle de « Il y a présence de souffrance ». « Il y a souffrance » est la constatation très claire et précise qu’existe à cet instant un certain sentiment d’insatisfaction. Cela peut aller d’une légère irritation à l’angoisse ou au désespoir le plus profond : dukkha ne veut pas nécessairement dire « souffrance considérable ». Le monde sensoriel est une expérience sensible. En d’autres termes, nous sommes constamment sujets au plaisir et à la douleur, à la dualité du samsara. Ceci est la conséquence du fait que nous possédons une forme très vulnérable et que nous ressentons tout ce qui entre en contact avec notre corps et ses sens. C’est ainsi. C’est le résultat d’être né.

Ainsi, nous ne sommes pas en train d’essayer de nous identifier au problème, mais de simplement reconnaître son existence. Penser en termes de « Je » déclenche toutes les suppositions renforçant l'idée d'une personnalité fixe, qui ne peut être changée et il devient très difficile de voir les choses en perspective. Cette tendance à nous attacher et à nous identifier nous empêche d’observer, d’être témoin et de comprendre les choses telles qu’elles sont afin d’avoir une réflexion honnête sur la nature des choses.

NÉGATION DE LA SOUFFRANCE

Le sentiment que ces problèmes et ces pensées sont les nôtres nous conduit facilement à vouloir nous en débarrasser ou à porter des jugements critiques sur nous-mêmes. La souffrance est une expérience que nous ne souhaitons pas connaître. La réaction habituelle d’un individu ordinaire, dès qu’une chose le dérange ou l’ennuie, est de vouloir s’en défaire ou de la supprimer. Nous avons tendance à placer en avant la beauté et les joies de la jeunesse, tandis que nous mettons à l’écart tout ce que la vie offre de laideur – la vieillesse, la maladie, la mort, l’ennui, le désespoir et la dépression. Nous fonctionnons selon ce principe « plaisir-douleur » qui consiste à être attiré ou repoussé. Par conséquent, si l’esprit n’est pas entier et réceptif, il procède par sélection, il choisit ce qu’il aime et tente d’éliminer ce qu’il n’aime pas. Une grande partie de notre expérience doit donc être supprimée, car il est impossible de vivre sans être associé à des choses désagréables.

Essayez de ne pas considérer ces phénomènes comme des fautes personnelles. Observez plutôt leur nature conditionnée, impersonnelle, éphémère et incapable de donner satisfaction. Continuez à les regarder tels qu’ils sont, sans interférer. Nous avons tendance à interpréter la vie en nous plaçant du point de vue que « Ce sont mes problèmes » et à considérer que nous faisons preuve d’honnêteté et d’intégrité en réagissant de la sorte. Ainsi, notre vie ne fait que confirmer ces interprétations, puisque nous continuons à fonctionner sur la base de cette hypothèse erronée

MORALITÉ ET BIENVEILLANCE

C’est parce que notre nature instinctive est d’exterminer – « Si quelque chose nous barre la route, tuons-le!» – que nous avons des préceptes moraux tels que « s’engager à ne pas tuer intentionnellement ». L’être humain est lui-même un prédateur ; nous nous estimons civilisés, mais notre histoire est pleine de sang. Tout cela provient de cette impulsivité de l’esprit humain qui nous impose d’anéantir sans réfléchir tout ce qui nous dérange. La souffrance, dukkha, est une expérience que nous partageons tous. Tous les niveaux sociaux sont concernés, des plus privilégiés aux plus démunis. C’est un lien qui nous relie tous les uns aux autres, quelque chose qui est familier à chacun d’entre nous et qui éveille notre inclination à la bonté. Si vous voulez partir en guerre, vous devez vous convaincre que ces gens que vous nommez ennemis sont des êtres fondamentalement mauvais et qu’il est juste d’éradiquer le mal. Dans cette optique, les bombarder ou les mitrailler devient justifiable; vous devez inventer ce genre d’images. Il vous devient bien plus difficile, voire impossible, de tuer quelqu’un si vous réalisez qu’il souffre des mêmes souffrances que vous. Si vous gardez à l’esprit notre lien commun qu’est la souffrance humaine, vous devenez bien incapable de commettre ce genre d’atrocité.

Ainsi par la réflexion, nous sommes en mesure de transcender ce conditionnement instinctif et animal et de faire mieux que de nous comporter comme de simples pantins soumis aux lois de la société, évitant la violence seulement par peur des représailles. Nous pouvons vraiment assumer notre responsabilité et vivre en respectant l’existence des autres créatures, même celle d’insectes et autres « nuisibles ». La même attitude peut être développée en ce qui concerne les états mentaux déplaisants. Ainsi, lorsque vous êtes en proie à l’exaspération, plutôt que de vous dire : « Ça y est, je recommence à m’emporter ! », vous pouvez penser : « Ceci est la colère ». Il en va de même avec la peur : si vous la voyez en termes personnels – comme la peur dont souffre ma mère ou bien mon père, ou encore la mienne – tout devient alors un imbroglio confus de différents personnages tantôt reliés entre eux et tantôt séparés. Il devient très difficile d’avoir aucune compréhension réelle ; et cependant la peur dont je fais l’expérience est la même que celle ressentie par ce pauvre chien, « Ceci est la peur ! ». Si nous voyons cela, nous sommes en mesure d’éprouver de la compassion, même pour un vieux chien galeux. Nous comprenons qu’avoir peur est une expérience aussi horrible pour lui que pour nous. La douleur est la douleur, le froid est le froid, la colère est la colère ; ce n’est pas « La mienne » – une façon de voir qui renforce l'image que nous avons de nous-même – mais plutôt « Ceci est la douleur » – une manière habile de penser qui nous aide à discerner les choses plus clairement. Reconnaître cette expérience de la souffrance – ceci est souffrance – conduit ensuite à la seconde révélation de la Première Noble Vérité : « Elle doit être comprise ». Cette souffrance doit être examinée.

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