La Première Noble Vérité : dukkha doit être comprise

D'après Ajahn Sumedho


L’attachement au plaisir

Quand apparaît un sentiment tel que « Ce que je veux… » ou comme « Ce que je pense devrait… ou ne devrait pas… » et que nous désirons profiter de tous les plaisirs de la vie, nous sommes inévitablement contrariés, parce que l’existence nous semble alors difficile, dénuée d’espoir et que tout nous paraît aller de travers. Et même lorsque toutes nos envies sont satisfaites, nous éprouvons encore un sentiment de manque, une impression d’incomplétude. Nous nous projetons et essayons de retenir, de s’accrocher à quelque chose, et cela génère toujours un sentiment désagréable. Comment peut-on s’approprier un magnifique paysage ? Au mieux, nous pouvons le prendre en photo, essayer de tout fixer sur un morceau de papier. Ça aussi, c’est dukkha ; vouloir saisir la beauté par refus d’en être séparé : cela même est souffrance.


Le rejet des désagréments

Devoir expérimenter des situations qui nous sont désagréables est également souffrance. Par exemple, je n’ai jamais aimé prendre le métro à Londres. J’avais tendance à me plaindre à ce sujet : « Je n’aime pas ces stations mal éclairées et les publicités de mauvais goût qui tapissent les murs ; je ne veux pas me retrouver sous terre dans un de ces petits trains bondés comme une sardine en boîte ». Ma pratique consistait alors à écouter cette voix qui se plaignait, qui se lamentait – la souffrance de ne pas vouloir être associé à ce qui est désagréable. Après l’avoir contemplée, j’ai réalisé que tel était l’état des choses et que ça n’était pas un problème. J’étais ainsi en mesure d’être associé à quelque chose de déplaisant sans en souffrir. Nous n’avons pas besoin de créer de difficultés, que ce soit parce que nous sommes dans une station de métro mal éclairée ou parce que nous admirons un paysage magnifique. Les choses sont telles qu’elles sont et c’est ainsi que nous pouvons les reconnaître et les apprécier, quelle que soit leur apparence – toujours changeante – et ce, sans nous attacher. S’attacher, c’est vouloir retenir quelque chose que l’on aime, vouloir se débarrasser de quelque chose que l’on déteste, ou vouloir quelque chose que l’on n’a pas.


Les autres

Nous pouvons également beaucoup souffrir à propos des autres. Il suffit d’observer la façon dont nous pouvons être blessés, vexés, dérangés ou irrités par les voisins... Parfois, vous pouvez vous surprendre à ressentir de l’aversion pour une personne simplement à cause de sa façon de marcher ou parce qu’elle n’agit pas comme elle devrait. On peut se mettre franchement en colère pour des futilités de ce genre. La personne en question ne vous a fait aucun mal, mais vous souffrez quand même. Je me souviens qu’en Thaïlande, je nourrissais du ressentiment et des pensées négatives vis-à-vis d’un des moines. Quoi qu’il fasse ou quoi qu’il dise, je trouvais toujours à redire : « Il ne devrait pas faire ceci, il ne devrait pas dire cela! ». Il obsédait mes pensées et même lorsqu’il m’arrivait de quitter le monastère, son souvenir me poursuivait ; dès que son image me venait à l’esprit, j’avais toujours la même réaction : « Tu te souviens quand il a dit ceci et quand il a fait cela ! » et « Il n’aurait pas dû dire ceci et il n’aurait pas dû faire cela ! ».

Lorsque nous aimons quelqu'un cela peut aussi être compliqué pour nous. Ayant eu la chance de rencontrer un maître de la stature d’Ajahn Chah, je me souviens que je voulais qu’il soit parfait. Je pensais : « Cet homme est un enseignant exceptionnel, extraordinaire! », mais quand il lui arrivait de faire quelque chose qui me dérangeait, je pensais : « Je ne veux pas qu’il fasse des choses qui me déplaisent, en contradiction avec l’image d’homme merveilleux que j’ai de lui ! ». Cela équivalait à penser : « Ajahn Chah, soyez prodigieux pour moi tout le temps, ne faites jamais rien qui puisse me contrarier ! ». Ainsi, même si vous rencontrez quelqu’un que vous respectez et aimez vraiment, il y a encore la souffrance d’être attaché. Tôt ou tard, inévitablement, il arrivera qu’il dise quelque chose que vous n’aimez ou n’approuvez pas, provoquant ainsi toutes sortes de doutes, et vous souffrirez.

Un jour, plusieurs moines américains vinrent visiter Wat Pah Pong, notre monastère dans le nord-est de la Thaïlande. Ils étaient très critiques et semblaient ne voir que ce qui n’allait pas. Ils n’avaient pas une très bonne opinion de l’enseignement d’Ajahn Chah. Je sentais la colère et l’aversion monter car ils critiquaient quelque chose que j’aimais de tout mon cœur. J’étais révolté : « Eh bien, si ça vous déplaît, allez-vous en ! C’est le plus grand Maître bouddhiste du monde et si vous n’êtes pas capables de vous en rendre compte, alors fichez le camp! » Ce genre d’attachement – être amoureux, ou aduler – engendre la souffrance car, si quelque chose ou quelqu’un que vous aimez est critiqué, vous éprouvez colère et indignation.

Notez bien, mon propos n’est pas de dire que les autres ne sont jamais source de frustration ou d’irritation mais, ce que cet enseignement nous demande d’étudier est notre propre façon de réagir à l’expérience d’exister avec l’autre. Si vous pensez que c’est l’autre constitue la véritable cause de votre souffrance, vous n’avez pas encore saisi la Première Noble Vérité. Comprendre la souffrance, c’est voir clairement que c’est notre réaction à l’encontre de l’autre – « Je te déteste » – qui constitue la véritable souffrance. Se faire arracher les ongles est douloureux, mais la souffrance implique : « Je te hais », « Comment peux-tu me faire ça » et « Je ne te pardonnerai jamais ».


ETUDIER DUKKHA

Je vous encourage tous à comprendre dukkha, à vraiment l’étudier, à recevoir et accepter votre souffrance. Essayez de la comprendre dans la sensation de douleur physique comme dans le désespoir et l’angoisse, dans la haine et l’aversion – quelque forme qu’elle prenne, quelle qu’en soit la qualité, qu’elle soit terrible ou insignifiante. Mettre en pratique la Première Noble Vérité consiste à travailler avec toutes les petites contrariétés de la vie quotidienne.

Avec cette formule de la Première Noble Vérité, ce que nous regardons n’est pas cette souffrance venue de l’extérieur, mais celle que nous créons dans notre propre esprit. Ceci constitue un éveil à la Réalité de la souffrance. Et il s’agit d’une Noble Vérité, car nous ne cherchons plus à accuser les autres pour la souffrance dont nous faisons l’expérience. Aussi, l’approche bouddhiste est-elle tout à fait originale par l’accent qu’elle met sur la sagesse, l'affranchissement de toute illusion comme moyen d'échapper à la souffrance – plutôt que sur l’obtention de quelque état de béatitude ou d’union avec l’Absolu.

Nous savons que la souffrance doit être comprise. Nous passons à la pratique en contemplant profondément la souffrance en tant qu’objet, en comprenant « Ceci est souffrance ». C’est ainsi que nous réalisons la compréhension profonde de la souffrance.

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