La Première Noble Vérité : dukkha a été comprise

D'après Ajahn Sumedho


DEUX RÉALISATIONS EN SITUATION

Il se peut, parfois, que des réalisations surviennent à des moments les plus inattendus. Cela m’arriva tandis que je séjournais à Wat Pah Pong. Le nord-est de la Thaïlande n’est pas l’endroit le plus beau ni le plus agréable au monde, avec ses forêts clairsemées et ses plaines monotones ; de surcroît, les températures y sont extrêmes pendant la saison chaude. Tous les quinze jours, à la veille de la journée d’Observance, nous devions affronter la pleine chaleur du milieu de l’après-midi pour balayer les feuilles des allées du monastère. Les surfaces à nettoyer étaient immenses. Nous passions tout l’après-midi en plein soleil, suant à grosses gouttes pour faire des tas de feuilles mortes au moyen de balais rudimentaires ; c’était l’un de nos devoirs. Je n’aimais pas ce travail. Je me plaignais intérieurement : « Je ne veux pas faire cela, je ne suis pas venu ici pour déblayer des feuilles ; je suis venu ici pour réaliser l’éveil et, au lieu de cela, on me fait balayer pendant des heures. De plus, il fait trop chaud et j’ai la peau fragile ; il est fort possible que j’attrape un cancer à m’exposer ainsi ! ».

J’en étais là, un de ces après-midi, en train de balayer, totalement dénué d’énergie, m’apitoyant sur mon sort et détestant tout. J’aperçus alors Ajahn Chah qui s’approchait ; il me sourit et dit simplement avant de s’en aller : « Il y a beaucoup de souffrance à Wat Pah Pong, n’est-ce pas ? ». Je me mis à penser : « Pourquoi a-t-il dit ça ? » et puis : « Tout bien réfléchi, cela n’est pas si mal ! ». Sa remarque m'avait conduit à contempler ma situation : « Est-ce vraiment pénible de balayer ? … Non pas vraiment ! C’est plutôt une activité neutre; je balaie les feuilles, ça n’est pas stressant, pas compliqué… Est-ce vraiment aussi insupportable que je veux bien le croire ?… Non, transpirer ne fait pas de mal, c’est tout à fait naturel. Je n’ai pas de cancer de la peau et les membres de la communauté à Wat Pah Pong sont vraiment gentils. Le Maître est une homme très doux et sage. Les moines m’ont bien traité. Je suis nourri grâce à la générosité des laïques qui apportent à manger et… de quoi suis-je en train de me plaindre ? »

En contemplant de façon plus réaliste l’expérience d’être là, je me rendis compte : « en fait, il n’y a rien qui aille de travers, à part moi ; je suis en train de faire des histoires parce que je ne veux pas transpirer à balayer les allées ! ». A ce moment, une révélation très claire m’apparut. Je perçus soudain cet aspect de ma personnalité qui se plaignait et critiquait sans cesse, et qui m’empêchait de vraiment m’investir avec générosité dans quoi que ce soit, dans quelque situation que ce soit.


Une autre expérience, riche en enseignement, fut la coutume de laver les pieds des moines supérieurs à leur retour de la quête pour le repas quotidien. Après avoir marché pieds nus à travers les villages et les rizières, ils avaient les pieds couverts de boue. Quand Ajahn Chah arrivait, environ vingt à trente moines se précipitaient pour lui laver les pieds. Lorsque j’assistai à cette scène pour la première fois, je me dis : « Je ne vais pas faire ça, pas moi ! ». Le lendemain, à peine Ajahn Chah était-il de retour que trente moines se précipitaient à nouveau pour lui baigner les pieds. Je me dis « Quelle ineptie ! Trente personnes pour nettoyer les pieds d’un seul homme, c’est ridicule ! Pas question que je me joigne à eux ! ». Le jour suivant, la réaction fut encore plus forte ; trente moines se précipitèrent pour lui laver les pieds, et cette fois, ça me mit vraiment en colère : « J’en ai ras le bol de tout ce cinéma ! C’est vraiment le spectacle le plus stupide qu’il m’ait été donné de voir, trente hommes qui se bousculent pour laver les pieds d’un seul ! Il pense probablement qu’il le mérite, vous savez, ça doit vraiment gonfler son ego ! Son ego est probablement énorme à ce stade, avec tous ces gens qui lui baignent les pieds tous les jours. Jamais je ne ferai ça ! ». Totalement déprimé et en colère, je regardais les moines en pensant : « Ils ont vraiment tous l’air idiot, je me demande ce que je fais ici ! ». Mais, à ce moment, je prêtai attention à mes pensées et réalisai que c’était vraiment un état d’esprit exécrable: « Est-ce que ça vaut la peine de se mettre dans un tel état ? Ils ne m’ont pas obligé à me joindre à eux. En fait, rien de mal à ce que trente hommes lavent les pieds de quelqu’un. Ça n’est pas immoral, ni répréhensible et peut-être que ça leur plaît !… Peut-être qu’ils souhaitent le faire, peut-être que ça n’est pas désagréable ! Pourquoi ne pas essayer ? ». Le lendemain matin, donc, trente « et un » moines se précipitèrent pour laver les pieds d’Ajahn Chah. Après ça, ce ne fut plus un problème. C’était un soulagement : cette réaction négative s’était arrêtée.


LA SOUFFRANCE A ÉTÉ COMPRISE


Etre capable de l’accepter tout entière dans notre conscience au lieu de simplement nous absorber dans l’agréable et éliminer le désagréable

Nous pouvons contempler les choses qui provoquent notre indignation et notre colère : sont-elles intrinsèquement mauvaises ou est-ce nous qui fabriquons ce dukkha à leur sujet ?

Cette habileté à être tout à fait conscients nous permet de supporter l’existence dans sa totalité, que ce soit l’excitation ou l’ennui, l’espoir ou le désespoir, le plaisir ou la douleur, la fascination ou le dégoût, le début ou la fin, la naissance ou la mort. Le processus de révélation est d’aller vers dukkha, de contempler dukkha, d’admettre dukkha, de reconnaître dukkha sous toutes ses formes. Ainsi, on ne réagit plus seulement de la façon habituelle qui consiste à se complaire ou supprimer. On est alors mieux à même de supporter la souffrance, et on est plus patient lorsqu’elle apparaît.

De tels enseignements ne se situent pas au-delà de notre vécu

Ce ne sont, en fait, que des réflexions sur nos propres expériences – et non des considérations intellectuelles complexes. Aussi, efforcez-vous de développer cette compréhension plutôt que de vous enfoncer dans l’ornière de vos habitudes. Combien de temps devrez-vous culpabiliser à propos de vos erreurs passées ? Est-il réellement nécessaire de régurgiter les événements de votre vie et de vous fourvoyer dans des spéculations et analyses sans fin en se fabriquant des personnalités tellement compliquées ! Si vous vous perdez constamment dans vos souvenirs, ainsi que dans vos vues et opinions, vous resterez prisonniers de ce monde et ne serez jamais en mesure de le transcender de quelque manière que ce soit.

Vous pouvez déposer ce fardeau dès que vous en prenez la décision.

Dites-vous : « Je vais arrêter de me laisser prendre ; je refuse de participer à ce jeu ; je ne vais pas céder à cet état d’esprit négatif ! ». Adoptez l’attitude de celui qui comprend : « Je sais que c’est dukkha ». Prenez cette résolution d’aller vers la souffrance et de demeurer en sa compagnie. C’est seulement en faisant face et en examinant la souffrance de cette manière que nous pouvons espérer avoir la révélation extraordinaire: « Cette souffrance a été comprise ».


Voici donc les trois aspects de la Première Noble Vérité. C’est la formule que nous devons utiliser et appliquer à nos vies, au moyen de la réflexion. Dès que vous souffrez, pensez d’abord consciemment « Ceci est souffrance», puis « La souffrance doit être comprise » et enfin « Elle a été comprise ». Cette compréhension de dukkha est la révélation de la Première Noble Vérité.

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