La coproduction conditionnée (1)

Texte présenté le 14 mai 2018

L’ensemble de cet exposé en deux parties est très largement inspiré d’un enseignement de Buddhadasa Bikkhu, traduit par Jeanne Schut, disponible sur le site Internet du Dhamma de la Forêt. De nombreux extraits ont été recopiés intégralement.


La coproduction conditionnée est aussi appelée la production interdépendante, paticcasamuppada en pali.

“Ô moines, quiconque voit la production interdépendante voit le Dharma. Quiconque voit le Dharma voit le Bouddha”.

Cette coproduction conditionnée à été comprise par le Bouddha juste avant son éveil et elle a permis d’aboutir aux quatre vérités des Nobles. La loi d’interdépendance est un sujet extrêmement profond. On peut dire qu’il s’agit là du cœur ou de l’essence même du bouddhisme. On ne peut raisonnablement pas aborder ce sujet sans avoir une connaissance préalable des notions de Dukkha, des quatre vérités des nobles, des 5 agrégats, des trois poisons (désir, aversion, ignorance), des trois caractéristiques, etc.


Lorsque le vénérable Ananda dit au Bouddha que, selon lui, la question de l’interdépendance était relativement simple et superficielle, le Bouddha répliqua :

« Ananda ! Ananda ! Ne dis pas cela ! Ne dis jamais cela ! Paticcasamuppada est un enseignement très profond. Sa caractéristique est précisément d’être très profond. Les différents groupes d’êtres ne comprennent pas ce que nous enseignons là ; ils sont incapables de pénétrer la loi des causes et effets car leur esprit est aussi confus qu’une pelote de laine qui s’enroule et fait des nœuds, aussi embrouillé qu’un monceau de fils, aussi emmêlé qu’un massif d’herbes ou de roseaux non entretenu qui peu à peu s’étouffe. De la même façon, les êtres sont empêtrés et incapables de se libérer de la roue de l’existence, de la souffrance et des états infernaux de destruction. »


Pour l’étudier correctement nous devons être prêts à y investir toutes nos capacités intellectuelles.

La présentation habituelle en douze points est la suivante :

Avec comme condition l'ignorance, naissent les formations mentales (ou formations karmiques) ;

Avec comme condition les formations mentales, naît la conscience (sensorielle) ;

Avec comme condition la conscience (sensorielle), naissent les phénomènes mentaux et physiques (le nom et la forme) ;

Avec comme condition les phénomènes mentaux et physiques, naissent les six bases des sens ;

Avec comme condition les six bases des sens, naît le contact ;

Avec comme condition le contact, naît la sensation ;

Avec comme condition la sensation, naît la soif du désir ;

Avec comme condition la soif du désir, naît l'attachement ;

Avec comme condition l'attachement, naît le processus du devenir ;

Avec comme condition le processus du devenir, naît le processus de la naissance ;

Avec comme condition la naissance, apparaissent la vieillesse, la mort, le chagrin, les lamentations, la douleur, la peine et le malheur.

C'est ainsi que naît une grande masse de Dukkha.


Comment aborder cette coproduction ? On en parle parfois comme d’une chaîne d’éléments qui se suivent, donc quelque chose de plutôt linéaire. On parle aussi de cycle pour évoquer une boucle sans fin. On parle aussi d’une pelote de fil avec des noeuds, chacun des 12 éléments étant un noeud. Et on passe d’un brin à l’autre sans quitter la pelote qui représente mieux l’interdépendance des différents éléments. La 1ère difficulté de compréhension est que les 12 éléments sont conditionnés l’un à l’autre et que si l’un apparaît, les autres apparaîtront immanquablement. Cette production est sans fin, ni commencement.


La 2ème difficulté est que ce cycle s’applique selon les explications et les commentaires soit à une seule vie, soit à trois, la précédente, celle en cours et la suivante ou à ce qui se passe à chaque instant de conscience. En fait, les trois explications sont valables. Ne cherchez pas pour l’instant à les comparer. Ecoutez et voyez comment cela vous parle.


Dans la plupart des soutras, l’explication commence par “avija”, l’ignorance. Encore une fois, il s’agit plutôt de mauvaise compréhension, d’illusion, plutôt que d’ignorance par manque de savoir. C’est le fait de ne pas voir les choses telles qu’elles sont et de les voir autrement que ce qu’elles sont.


- De l’ignorance, naissent les formations karmiques : Comme on l’a vu dans une explication sur les trois poisons (désir, aversion, ignorance-illusion), l’ignorance nous amène à croire que nous sommes incomplets et naît ainsi le désir de complétude, le désir de plus ou d’autre chose que ce qui est. De même, l’ignorance nous fait croire que l’aversion nous ferait perdre une part de nous-même, alors que ce ne serait qu’une image de nous-même qui serait écornée. Ainsi, l’ignorance nous conduit à générer du karma de 3 natures : par la pensée, par la parole et par les actes. A force de penser d’une certaine manière, on parle et on agit de même. Si je pense comme un dictateur, je finirai par parler et agir en tant que tel ; si je pense comme Gandhi, je finirai aussi par parler et agir en tant que tel. À l’inverse, un éveillé ne génère pas de karma, il est sorti de ce cycle.


Les deux éléments suivants, la conscience au sens du cinquième agrégat ou conscience sensorielle et le nom et la forme au sens des quatre autres agrégats sont intimement liés. Comme nous l’avons vu, tout karma généré lors d’une vie doit être réalisé, toute graine karmique plantée doit germer. Ici, pour que ce karma puisse être “épuré”, il doit disposer des 5 agrégats. D’où les 2 étapes suivantes :

- Des formations karmiques naît la conscience discriminante (vinnāna).

- De la conscience discriminante naissent le nom et la forme (nama et rupa) : Autrement dit, nous avons bien les 5 agrégats. Présenté autrement et de manière imagée, le karma généré doit aboutir et, s’agissant d’une nouvelle vie, le karma généré va “choisir” les 5 agrégats qui vont correspondre à la résolution d’un ensemble de formations karmiques. Autrement dit, choisir un corps qui a certaines caractéristiques dans une famille, dans un pays, un milieu social et intellectuel avec toutes les caractéristiques spécifiques à la résolution de cet ensemble karmique.


- Du nom et de la forme naissent les 6 sources des sens : ce sont les 5 sens occidentaux plus la pensée. Dès l’instant où les 5 agrégats existent, les sens se mettent en fonction.


- Des 6 sources des sens naît le contact : dès qu’un objet d’un sens entre dans le champ de perception de ce sens à travers l’organe correspondant, on dit qu’il y a contact.


- Du contact, naît la sensation : avec le contact, apparaît la sensation agréable, désagréable, ni l’un ni l’autre ou neutre.


- De la sensation naît la soif : ici le mot “soif”, tanha en pali est à prendre au sens de soif de désir ou soif de l’aversion, une soif à satisfaire.


- De la soif naît l’appropriation, la saisie ou l'attachement : voulant stopper cette soif, nous nous attachons à la satisfaire, et l’ignorance nous faire croire que cette soif est “notre”, que ceci ou cela qui me plaît ou me déplaît est à moi, et que cela me définit, que le “je” sera comblé en satisfaisant cette soif.


- De l’attachement naît le devenir : étant attaché à ces choses comment étant les notres ou à nous, ou comme nous définissant, nous allons agir en conséquence. Nous allons accomplir les actes qui modifient notre environnement ou nous-mêmes. C’est le devenir. Nous voulons que les choses soient autres et qu’elles deviennent autre chose que ceux qu’elles sont pour satisfaire la soif et satisfaire notre “je” qui pense que le monde sera mieux s’il est nôtre et non ce qu’il est.


- Du devenir naît la naissance : c’est ainsi que le devenir fait naître des nouvelles choses, des nouvelles idées, des nouveaux actes, des nouveaux comportements, des nouvelles situations, une nouvelle “personne”.


- De la naissance viennent la maladie, la vieillesse et la mort : conformément à l’impermanence, tout ce qui est apparu est voué à disparaître.


Et après la mort, le karma généré dans l’ignorance doit retrouver de nouveau 5 agrégats pour se résoudre et l’histoire recommence.

Et de tout ce processus naît un monceau de Dukkha.

Le Bouddha affirme qu’il est possible de sortir de ce cyle. En sortir, c’est atteindre le Nibbana. En effet, la fin de l'ignorance, met fin à ce cycle. Le karma n’est alors plus généré et tout peut s’arrêter à la fin de la vie puisqu’il n’y a plus de karma à “résoudre” dans une autre vie.


Il est intéressant de noter que le cycle peut être interrompu à n’importe quel endroit. Il faut aussi remarquer que le suicide n’est pas une solution puisque c’est un acte générateur de karma et négatif de surcroît.


En fait, il existe un maillon faible : les sensations (agréable, désagréable ou ni agréable - ni désagréable). Elles sont faciles à repérer et à observer. Il suffit d’en prendre conscience pour arrêter le cycle complet… juste une question d’entraînement… de beaucoup d’entraînement. c’est la 2ème partie de cet exposé.


Mettre fin à ce cycle dans un instant, répéter cette rupture de cycle d’instant en instant, amène à rompre le cycle d’une vie à l’autre. Ne générant plus d’attachement après la sensation, on ne génère plus de karma et on met fin à la souffrance et au cycle des renaissances.

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