L'importance des Kalyana Mitta

Les méditants qui pratiquent Vipassana dans la tradition Theravada se sentent souvent seuls ou isolés dans leur poursuite de la méditation à leur retour des retraites auxquelles ils peuvent participer. En effet, la pratique de Vipassana est rendue difficile en France par l'extrême rareté de lieux où les personnes pourraient se retrouver pour méditer en groupe.


Le bouddhisme Theravada n'a pas dans notre pays le rayonnement qu'ont les bouddhismes Zen et tibétain, et il n'a pas de ce fait les moyens matériels et financiers de ces traditions. Il n'existe que quelques rares monastères dont celui de Tournon pour les Moines de la Forêt, et les espaces de pratique liés à l'école Goenka. Les rares enseignants qui proposent des retraites francophones sont eux-mêmes bien souvent d'autres nationalités tels notamment Charles et Patricia Genoud (Suisse) ou Pascal Auclair (Canada), viennent de moins en moins en France. Par ailleurs Jeanne Schut a arrêté son activité d'animation de retraite.


Les associations visant à proposer une pratique en commun sont particulièrement rares et sont portées par de courageux bénévoles. Je citerai de manière non exhaustive celles que je connais personnellement, à savoir le Refuge Bouddhique (1), Vivekarama (2) ou la Pousse de Riz-Parampara (3) que j’ai contribué à fonder. Même à Lyon, pourtant la deuxième agglomération de France, il n’existait qu’un seul groupe accueillant les Theravadins.


Certains pratiquants ne se sentent pourtant pas découragés et s'engagent à maintenir des groupes de taille souvent restreint pour proposer un lieu de pratique de la méditation et des discussions autour des enseignements. Les animateurs de tels groupes sont confrontés à l'absence de salle à des prix raisonnables ou doivent même recevoir un faible nombre de participants dans leur propre domicile. Il s'agit pour eux d'un véritable engagement en temps, en disponibilité, en moyens financiers. Une autre difficulté est liée au fait que dans le Theravada, par principe, les enseignements ne peuvent être vendus ou rémunérés, seul le Dana (ou générosité) peut être perçu pour contribuer à couvrir des frais qui permettent le maintien de l'activité.


Pour avoir une idée de l'importance des Kalyana Mitta, il faut rappeler que dans de tels groupes , il n’y a pas de maître, pas de gourou, pas de lama, pas de Rimpoche, pas de Sayadaw, pas d’Ajahn, pas de vénérable. Certains des pratiquants sont habitués à recevoir des enseignements par des maîtres ou par des instructeurs. Ici, il n’y en a pas. Il s’agit d’un lieu, d’un moment de rencontre entre Kalyana Mitta, c’est-à-dire entre compagnons spirituels. "Compagnon" est à prendre ici au sens de compagnon de voyage pour parcourir ensemble le chemin des enseignements du Dhamma.


Un groupe de Kalyana Mitta réunit donc des membres laïcs ou monastiques d’un sangha, une communauté du Dhamma, pour étudier et partager des pratiques de méditation dans un environnement amical et d’entraide. Dans un sutta du canon pâli, le Bouddha dit à Ananda :

« Une amitié admirable, un compagnonnage admirable, une camaraderie admirable, c’est la totalité de la vie sainte. Quand un Bikkhu a des gens admirables comme amis, compagnons et camarades, il peut s’attendre à pouvoir développer et poursuivre le noble octuple sentier."

Voilà un message particulièrement encourageant.


En l’absence d’enseignant, le sangha et les Kalyana Mitta représentent plus qu’un simple substitut à un maître : ils sont un véritable guide, une aide, un soutien dans l’application du Dhamma."


On peut pourtant légitimement se poser la question de la compétence de ces quelques volontaires audacieux qui essaient d'animer de tels groupes. Certains se sont interrogés ou se sont entendus poser la question de leur légitimité et de la responsabilité qu'ils endossent dans leur souhait de continuer à transmettre. En effet, il n'existe pas de formation ou de diplôme qui pourrait octroyer une validation des savoirs, des acquis et de la capacité à transmettre. Les enseignants francophones évoqués plus haut sont des laïcs (les textes du canon pâli parlent de "maîtres de maison" plutôt que de laïcs). Aucun ne dispense sous aucune forme une formation pour transmettre le Dhamma. Or, il est bien ancré dans la mentalité française qu'on ne peut enseigner sans diplôme ou sans avoir reçu une sorte d'adoubement pas les pairs. Ceci n'existe pas dans le Theravada pour les laïcs. Le droit de transmettre n'est en général reconnu en France en matière de spiritualité bouddhiste qu'aux moines et aux universitaires.


Pour porter une appréciation sur ces enseignants bénévoles, on pourrait se fier à la réponse de Dipa Ma (4) qui, quand on lui pose la question : "Qui pourrait enseigner ?", répond "Il y a deux choses pour enseigner. D’un côté, avoir la connaissance et la compréhension ; d’un autre côté, avoir atteint soi-même le premier ou le second degré de l’éveil. (…) Certaines personnes auront un très bon potentiel dans leur méditation et leur vie spirituelle, d’autres auront une belle capacité à communiquer et à enseigner, mais ce ne sont pas nécessairement les mêmes. Pour que quelqu’un enseigne, il faut qu’il ait à la fois une bonne et une profonde expérience dans sa vie spirituelle et la capacité de communiquer à d’autres".


Il reste alors pour accorder à ces animateurs de plus ou moins grandes structures une forme de reconnaissance à travers les mots du Kesaputta (ou Kalama) Sutta (5):

" Un tel noble disciple, Kalamas, ainsi dénué de convoitise, dénué de malveillance, sans confusion, doué de discernement attentif, constamment présent d'esprit, reste à imprégner le monde entier d'un esprit rempli de bienveillance (le texte est ensuite repris avec la compassion, puis la joie altruiste et enfin l'équanimité), étendu, transcendant, sans limite, sans hostilité, sans malveillance."


Ainsi il apparaît qu'il existe des personnes discrètes à qui il faut rendre hommage en reconnaissant leur volonté et en leur accordant notre confiance et notre gratitude pour leur engagement. Ils donnent un sens véritable au nom de Kalyana Mitta et rendent concrète la valeur d'un Sangha par leur contribution à en faire un refuge après celui du Bouddha et celui du Dhamma. Ils tentent tant bien que mal de faire vivre cette citation du Dhammapada :

"le don du Dhamma surpasse tous les dons" (6)


Francis Lutgen en collaboration avec Nathalie Rosada


1 http://www.refugebouddhique.com/


2 http://vivekarama.fr/activites-3/activites-lyon


3 https://www.lapoussederiz.fr/ et https://www.lapoussederiz.fr/parampara


4 Dipa Ma – Amy Schmidt – Traduction Jeanne Schut – Editions Sully – page 168


5 Site Internet Buddha Vacana - Anguttara Nikaya 3-65 - http://www.buddha-vacana.org/fr/sutta/anguttara/03/an03-065.html


6 Dhammapada – Verset 354 - Traduction Jeanne Schut - Editions Sully

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